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LA MAMAN ET LA PUTAIN

mercredi 8 juin 2022

Jean Eustache a choisi de mourir, en novembre 1981. Il avait 43 ans. Avant de mourir, il a laissé quelques documentaires remarquables par leur ton, et deux grands films incandescents, La maman et la putain (1973) et Mes petites amoureuses (1974). Deux films longtemps inaccessibles pour des problèmes de droits. Ces problèmes sont réglés, et le premier est ressorti en salle le 8 juin, 49 ans après une présentation à Cannes qui a fait date. Il entame aujourd’hui une nouvelle carrière.

Tout était libre, dans ce film tourné en sept semaines qui porte encore la trace de mai 68 et de son desserrement des carcans : la caméra, le ton, le scénario, les dialogues, la manière de diriger les acteurs, les acteurs eux-mêmes, un trio magnifique : Bernadette Lafont, Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun. Un trio fascinant, une vraie partition où chaque instrument jour son rôle à la perfection. Il y a là deux des figures majeures de la Nouvelle vague, venues l’une et l’autre des premiers Truffaut, Bernadette Lafont inoubliable sur sa bicyclette dans son court-métrage Les mistons, Jean-Pierre Léaud découvert avec Les quatre-cents coups et qui cheminera ensuite avec le réalisateur. Bernadette Lafont a une présence et une voix uniques, Jean-Pierre Léaud son faux air de jouer faux, et Jean Eustache joue admirablement de ce registre. A côté d’eux, un visage nouveau, celui de Françoise Lebrun, inoubliable dans son rôle. On la dirait, à la voir, douce et réservée, et on aurait bien tort. La douceur du visage cache une femme irrépressiblement libre.

Le Paris de l’après mai 68 ressort tout neuf, tout frais dans la version restaurée qui est projetée. Il y a son atmosphère de liberté nouvelle, liberté d’agir, liberté de parler, et de parler beaucoup, liberté d’établir des rapports sociaux nouveaux. Le tutoiement s’est imposé en 68, mais il reste au héros du film la liberté précieuse de vouvoyer sa maitresse…

En fait, il n’y a rien à dire de ce film qui ne soit en-dessous de lui. Quand un chef-d’œuvre est là, sous les yeux, avec son évidence éclatante, quand ce chef-d’œuvre n’a pas pris une ride, il faut juste dire : allez-y vite, en attendant de revoir bientôt cet autre chef-d’œuvre qu’est Mes petites amoureuses.

Une dernière chose : La maman et la putain est un film long : trois heures et demi. Dans un entretien donné à la sortie du film, Jean Eustache relevait que la suppression d’une taxe, en 1972, permettait enfin de faire des films longs. Que les films longs ont des vertus : « Il n’est plus question de faire croire ou non à la réalité des personnages. La durée fait qu’ils sont là, de façon irrécusable. » Et Eustache rappelait qu’un autre réalisateur en avait profité : Jacques Rivette, qui allait encore plus loin avec Out one (huit heures). Rappelons donc pour finir qu’en ce temps-là, Rivette, lui aussi, produisait un chef-d’œuvre… C’était un temps audacieux…

Illustr. :

Jean-Pierre Léaud et Françoise Lebrun

Jean-Pierre Léaud, Françoise Lebrun et Bernadette Lafont

Jean Eustache sur le tournage de La maman et la putain

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