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TROIS FILMS DE BELA TARR

jeudi 7 avril 2022

Un printemps Bela Tarr en France. Invité d’honneur du festival international du film restauré du 30 mars au 3 avril, le réalisateur hongrois fait l’objet d’une rétrospective à la Cinémathèque de Toulouse du 5 au 30 avril, et trois films ressortent en salle le 6 avril : Le nid familial (1977), L’outsider (1980), et Damnation (1987). Trois films qui correspondent à des moments différents de l’œuvre, de son commencement au virage vers la forme qui a imposé le réalisateur et annonçait son chef-d’œuvre, Satantango (1994).

Le nid familial est le premier film de Bela Tarr, jeune homme de 22 ans. Un film tourné en cinq jours, premier regard plein de colère sur les conditions de vie dans la Hongrie communiste, avec sa crise du logement qui défait les couples, la promiscuité qui exacerbe les défauts et les faiblesses des uns et des autres, un cadre social désespérant. Peu d’espoir, peu de personnages à qui donner de la sympathie. On ne peut en excepter que l’héroïne du film, interprétée avec émotion par une actrice non professionnelle. Le film vit, porté par une caméra mobile et des gros plans. Il attire l’attention sur le jeune homme, qui pourra tourner son deuxième film, L’outsider.

Ce deuxième film est en couleurs, expérience exceptionnelle dans la filmographie de Bela Tarr. Mais il n’est pas plus optimiste que Le nid familial. Un héros plutôt sympathique, certes, qui permet de ne pas désespérer totalement de l’espèce, mais il est instable, son goût pour l’alcool est excessif. Sa faute ? Pas sûr. Si c’était la société autour de lui qui n’était pas satisfaisante, qui bloquait toute velléité ? Le film par ailleurs est dans la continuité du premier, accentuant encore les gros plans, construit sur une succession de dialogues entre des êtres qui ne se comprennent pas. Il suffirait de peu, peut-être, pour que les visages se rencontrent, mais ils ne le font pas. La construction du film est moins désinvolte qu’elle ne paraît.

C’est avec Damnation que nait le Bela Tarr qui va entrer dans l’histoire du cinéma. Il a fait une rencontre décisive : celle du romancier et scénariste László Krasznahorkai. C’est dire que, déjà, Damnation est un film qui compte. Il impose un style, un climat, un travail minutieux sur le noir et blanc, des plans longs, bref un langage original qui fait entrer son auteur chez les très grands. Dès Damnation, il y a dans le cinéma de Tarr des pluies interminables, des cafés douteux, des murs lépreux, de la pauvreté partout, des êtres errants, perdus et solitaires, des animaux qui traversent le champ, des situations sans issue, une narration sophistiquée qui prend son temps avec des plans-séquences qui n’en finissent pas. Le tout est sublimé par la beauté sans égale des images. Bela Tarr a trouvé la recette d’un cinéma hypnotique, un cinéma dont on épouse la lenteur et les contours. Il faut bien ça, du reste, pour soutenir le pessimisme du propos, le triste regard sur l’univers d’un homme grandi dans une Hongrie qui ne portait guère à l’euphorie. Peut-on parler de l’histoire ? Elle est ténue. Un homme aime la femme d’un autre. Il y a des petits trafics dans l’arrière-salle d’un café, de la jalousie, des espoirs déçus, des trahisons, des musiques prenantes. Le reste, et qui fait tout, c’est le rythme, la manière subtile de faire trainer l’histoire, de l’égarer et de la reprendre, de traquer les visages et les gestes, de traiter le noir et blanc comme personne.

Si on n’a pas vu Satantango, ces trois films constituent une intelligente introduction à ce chef-d’œuvre fleuve (7h30). Si on l’a vu, ils en sont comme une généalogie très éclairante. En somme, à voir dans toutes les circonstances, sauf si on est dans un tel état de tristesse qu’on va au cinéma pour se remonter le moral. On l’a compris, celui de Bela Tarr n’est pas fait pour rendre ce service-là. Il est là pour apporter une contribution majeure à son art.