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KUESSIPAN

mardi 29 juin 2021

Kuessipan, qui donne son titre au film, est un mot innu. Les innus vivent au nord-est du Québec, et Kuessipan signifie « A toi ». C’est dans cette communauté que nous plonge le film de Myriam Verreault. La réalisatrice le fait en mettant en scène deux amies d’enfance, et leur destin parallèle. L’une va vivre la vie ordinaire de la communauté : elle se mariera tôt, aura des enfants d’un mari difficile, s’accrochera à cette vie. L’autre ne tarde pas à regarder ailleurs : elle a une aventure avec un blanc, elle fera des études, ses dons feront d’elle une écrivaine.

Le film est né de la rencontre entre la réalisatrice et un livre, Kuessipan, de Naomie Fontaine, elle-même innue. Dans le film, des phrases off attirent l’oreille. Ce sont celles de Naomie Fontaine, elles donnent envie de lire le livre. Et le livre, en effet, est superbe. Ecrit dans une belle langue poétique, il fait pénétrer par petites touches dans l’univers innu, un univers fragile, gardant encore sa personnalité, mais bousculé par le monde qui l’envahit, réduit son domaine physique et mental, et lui apporte l’alcool et la drogue.

Pour que le film ait pu se faire, pour qu’il soit la réussite qu’il est, il a fallu la complicité des deux femmes. C’est elle qui a permis à Myriam Verreault, avec sa sensibilité de documentariste, de passer avec les innus de longues semaines étalées sur plusieurs années, de les comprendre, de s’en faire accepter, de parler d’eux comme de l’intérieur. Du livre, elle a gardé l’esprit, sa plongée dans un monde, mais elle a construit son histoire, celle des deux amies. Passant, comme elle le dit elle-même, de l’idée de faire un film « impressionniste, en tableaux », à « quelque chose de plus narratif, à l’américaine ».

Cette scénarisation se révèle efficace. L’aspect documentaire, la plongée dans l’univers innu, n’y perd rien, et garde les impressions du livre. La communauté est là, qui interprète les rôles secondaires, avec un évident sens du jeu. Construire une histoire autour de deux personnages emblématiques aurait été un piège sans l’intelligence sensible de Naomie Fontaine et de Myriam Verreault. Mais il se trouve que l’incarnation du dilemme partir-rester parvient à ne pas paraître artificielle. Shaniss, celle qui reste, et Mikuan, celle qui part, ont une vraie existence. Cela tient aussi aux deux comédiennes, Yamie Grégoire et Sharon Fontaine-Ishpatao, convaincantes dans leur rôle. Et puis, ces deux personnages, on les comprend l’un et l’autre, parce qu’ils sont les deux faces d’un déchirement qui peut saisir n’importe qui. Les innus sont peu nombreux (quelques dizaines de milliers) et la sauvegarde de leur identité est un combat inégal. Si Shaniss reproche à Mikuan sa relation avec un blanc, c’est parce que la communauté a besoin de tout le monde pour se perpétuer, et on comprend les raisons de Shaniss. Mais quoi de plus naturel que l’aspiration à connaître autre chose ? Alors on est à côté de Mikuan.

Voilà donc un beau film, lucide et généreux. Voilà aussi, et l’un ne va pas sans l’autre, un livre de belle écriture que le film encourage à lire.

Kuessipan, de Myriam Verreault, avec Sharon Fontaine-Ishpatao, Yaomie Grégoire Etienne Galloy et Cédrick Ambroise

En salles le 7 juillet

Naomie Fontaine Kuessipan Editions Mémoire d’encrier 112 pages 9 €