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LES TROIS PREMIERS POLANSKI

jeudi 13 mai 2021

Les trois premiers films de Roman Polanski, Un couteau dans l’eau (1962), Répulsion (1965) et Cul-de-sac (1966) reparaissent en DVD Blu-ray . Trois films qui, début d’un itinéraire exceptionnel, imposent un talent et un nom.

Avec ces premières œuvres, Polanski choisit tout sauf le confort, et dévoile déjà ce qu’il sera. Le couteau dans l’eau est son seul film polonais. Facture classique, rigoureuse, sans rien de trop, avec des plans soignés, de belles images, un traitement impeccable, déjà, du noir et blanc. Mais ce classicisme cache autre chose : le jeune réalisateur polonais – il a alors pas tout-à-fait trente ans – regarde par-delà les frontières ; ce que fait le cinéma national, la célébration des héros de la guerre et de la construction du socialisme, ne l’intéresse pas. Ce que veut Roman Polanski est simple, au fond : il veut faire du cinéma. Celui de son pays est dominé par un monument, Andrej Wajda, qui vient de donner successivement deux chefs-d’œuvre bouleversants dans la veine héroïque, Kanal et Cendre et diamants. S’il a de l’estime pour ce débutant, Wajda s’étonne, avec sans doute un soupçon d’admiration : comment ce jeune garçon peut-il s’abstraire des thèmes obsédants de la société polonaise, si marquée par un passé traumatisant encore installé dans les mémoires ?

Plus proche du Plein soleil de René Clément (1960) que de Wajda, Le couteau dans l’eau est l’histoire d’un trio réuni sur un voilier naviguant au gré du vent sur un lac. Espace étroit propice aux conflits qui finissent par éclater, et sur lequel le jeune réalisateur, avec l’aide d’un coscénariste s’exerçant lui aussi à son talent, Jerzy Skolimovski, fait l’apprentissage de sa virtuosité.

Avec ce début si loin des canons de la doxa nationale, et critiqué par les autorités, Polanski ne pouvait espérer faire carrière dans son pays. Par bonheur, son film est apprécié à l’étranger ; il est notamment salué à Venise et à Hollywood, où il est sélectionné pour l’oscar du meilleur film étranger. Hélas, en face de lui, il y avait Fellini et son Huit et demi… C’est donc au loin qu’il ira poursuivre sa carrière, dès son deuxième film. Pour celui-ci, il a pris pour port d’attache la France, où il était né, et s’est associé avec un scénariste aussi excellent qu’attachant, Gérard Brach, avec qui il fera une longue route. Le scénario n’est pas sans rappeler celui du Couteau dans l’eau : il tourne autour de la confrontation entre trois personnages dans un lieu clos. Ce film finira par se faire, ce sera Cul-de-sac, mais Polanski se heurte cette fois aux difficultés de l’économie libérale : il ne trouve pas son financement. Il propose un autre scénario, qui sera financé et tourné en Angleterre : ce sera Répulsion, pour lequel il engage Catherine Deneuve. Le réalisateur y confirme les qualités découvertes dans son premier film : brio dans la conduite de l’histoire, qualité de l’image, psychologie des personnages comme ressort… Catherine Deneuve y interprète une jeune fille au caractère fragile que, de la fêlure à l’effondrement, quelques jours de solitude conduiront à la folie. Un peu de Londres, un salon de beauté, un appartement : simples décors sur lesquels il semble que l’œil énigmatique de la malheureuse héroïne ne se pose pas.

Répulsion, où on voudra voir, entre film d’horreur et drame psychologique, une veine hitchcockienne, est un grand succès. Qui permet à Polanski de remettre sur le tapis son projet précédent. Il va donc tourner Cul-de-sac en Angleterre et non en France, comme il l’avait imaginé à l’origine. Et c’est heureux, tant le décor qu’il trouve sera un élément majeur du film. On revient à la confrontation entre trois personnages, mais bien différents de ceux du Couteau dans l’eau : un couple désassorti (lui, plus âgé qu’elle et plutôt veule, elle jeune, jolie et passablement nymphomane) et un gangster qui se réfugie chez eux et y fait la loi. Lé décor est époustouflant : une bâtisse moyen-âgeuse sur un rivage maritime du nord-est anglais, dominant un paysage qui fluctue entre terre et mer au gré des marées. Il est central dans l’étrangeté de l’atmosphère créée par le réalisateur, il rend la confrontation encore plus pesante, il en accuse la violence, il est magnifiquement servi par les images de Gilbert Taylor.

Quoi de commun entre ces trois premiers films ? La maîtrise virtuose du récit, le goût pour des états instables et des êtres singuliers, une dénonciation ironique ou froide des rapports sociaux, le soin apporté aux images, et un insatiable appétit de cinéma. Polanski, aussi, apprend à faire son casting, hasardeux dans le premier pour le choix du personnage féminin, et déjà remarquable dans le troisième avec l’excellent trio que constituent Françoise Dorléac, Donald Pleasance et Lionel Stander. La suite n’aura plus qu’à venir, avec, dans la foulée, Le bal des vampires et Rosemary’s baby. Roman Polanski s’installe parmi les grands.

Chacun des trois DVD est accompagné de nombreux suppléments, dont les premiers court-métrages de Roman Polanski. Le tout est d’une grande richesse, et aide à entrer dans l’univers d’un cinéaste qui, avec ses trois premiers long-métrages, aura produit trois chefs-d’œuvres.

Trois DVD et BLU-RAY Carlotta Editions, nouvelles restaurations