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UTOPIES

PAR Philippe Pujas
lundi 2 juin 2014

Il y a quelques années encore, on ne donnait pas cher de l’avenir de l’utopie. Elle avait trop fait rêver, et son passage dans la réalité, quand par malheur il s’était effectué, avait produit trop de catastrophes. Or, voilà que l’utopie redevient à la mode. Les Kabakov l’ont mise au centre de leur installation au Grand Palais, où ils étaient cette année les invités de Monumenta. A Guise, l’aventure du familistère de Jean-Baptiste Godin sert de point de départ à une exploration d’autres utopies, dans des batiments rénovés et à la muséographie enrichie. Le mot et l’idée circulent. Etrange retour en grâce, sans doute, comme s’il n’y avait plus de recours que dans le rêve.

L’union de l’Europe, qui vient de prendre une décharge de plomb dans l’aile, était-elle une utopie ? utopie comme l’était la prédiction de Victor Hugo, au siècle justement où l’utopie foisonnait parallèlement aux bouleverse ments sociaux et aux injustices ? quand des projets ont du mal à se réaliser, on les juge facilement inaccessibles, alors qu’ils ont seulement souffert de mauvais moyens. Est-ce ce qui s’est passé avec l’Europe ?

Peut-être l’intégration était-elle une trop grande et trop déraisonnable ambition, une utopie. Peut-être ne s’est-on pas donné les moyens de l’atteindre.

On constate maintenant que les nations ne veulent pas mourir, et qu’elles reprennent du poil de la bête. Peut-on en être surpris ? On ne saurait trop recommander la lecture d’un livre écrit il y a trente ans par un philosophe hélas disparu trop jeune, Jean-Marie Benoist. Ce livre vibrant de vie et de sensibilité posait, en 1975, le problème européen dans des termes qui résonnent aujourd’hui.(1) Jean-Marie Benoist dénonçait une Europe de l’économisme. Mais il plaidait aussi pour “une Europe de la multiple appartenance”. Il écrivait : “l’homme européen ne peut se sentir réduit à sa qualité unique d’homme européen, de citoyen x ou lamda d’un ensemble intégré à la façon d’un melting pot. il est au contraire riche de la superposition des strates de sa surdétermination : Breton, Français, Européen…”

Voilà donc que les Européens se sentent de chez eux, de leur région ou de leur nation, mais que l’adhésion à l’identité européenne fait défaut chez beaucoup. L’Europe était-elle donc une utopie ? Certes non. Mais comment la faire vivre dans le cœur des Européens ? La question des langues est cruciale, et symptomatique. Les langues portent des manières de penser, des cultures, des littératures, et vivent. Il est frappant de voir la constance et la détermination avec laquelle les institutions européennes privilégient l’usage d’une seule langue. L’hégémonie de l’anglais est acceptée : l’axe anglo-américain a imposé sa langue, mais aussi sa maîtrise de l’imaginaire des peuples européens. Si l’Europe veut exister, il lui faut, notamment, reconquérir et apprendre à partager ses langues.

(1) Pavane pour une Europe défunte Médiations Denoël 1978

Philippe Pujas