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L’ACCENT, C’EST LES AUTRES

PAR Philippe Pujas
mardi 24 novembre 2020

Le député de l’Hérault Christophe Euzet a déposé une proposition de loi dont l’objet est de mettre la discrimination contre les accents au même rang que les autres discriminations. Et il est presque étrange, tant le problème est maintenant ancien, que cette question vienne maintenant seulement sur le tapis.

Peut-être le Premier ministre y est-il pour quelque chose. Dès qu’il a parlé après sa nomination, les commentateurs ont moins retenu ce qu’il disait que la manière dont il le disait : il avait un accent ! Chose extraordinaire, incroyable, et pour tout dire pas tout-à-fait convenable : avec un accent pareil est-on vraiment à sa place à Matignon ?

C’est qu’à Paris, et dans les cercles qui font les pouvoirs, un autre accent s’est imposé. Il ne fait pas les liaisons, avale les voyelles, mais il se veut quand même celui du bien parler, du bien penser, du être-à-sa-place. Ces gens-là ne s’imaginent même pas qu’eux-mêmes ont un accent, celui qui a pris le pas sur tous les autres, celui qui écarte les autres des entreprises et des media. Dans le Midi, naguère, on rendait la pareille aux Parisiens, et à quelques autres : dans la trilogie de Pagnol, celui qui a l’accent, ce n’est pas César-Raimu, c’est M. Brun, le Lyonnais…

Mais, de même qu’elle a voulu éradiquer les langues régionales à la Révolution et qu’il demeure quelque chose de tenace de cette vieille obsession, la France centralisatrice a pris le pli de faire rendre l’âme aux accents. Le parler télé est homogène et plat, les séries et films tournés dans le sud-ouest ou en Provence parlent parisien, et tout le monde a l’air de trouver ça normal. Le premier problème, celui que souligne Christophe Euzet, est que cette bonne conscience sourde fait que hors de la norme il n’y a pas de salut. Et voilà comment la vie professionnelle de ceux qui ont un autre accent que l’accent dominant est entravée. Laissons ce fait à la méditation de Delphine Ernotte, qui a assuré que son second mandat à la tête de France Télévisions serait placé sous le signe de la diversité.

Le deuxième problème, c’est que justement ces manières tuent la diversité française. Naguère, traverser la France en train, c’était, à chaque arrêt, par les annonces du chef de gare, découvrir une autre manière de parler, imaginer un pays à travers ses accents, enrichir le voyage. Cette palette colorée a été remplacée par la voix mécanique d’un ordinateur qui vous parle avec la même voix sans saveur à Dunkerque et à Perpignan. Qui y gagne ?

Mais peut-être le fond de la question est-il le problème posé par le chanteur toulousain Claude Sicre, auteur récent d’un livre « Notre Occitanie », pour qui derrière l’accent, ce qui est en jeu, c’est le rapport Paris-province, et « l’unitarisme centraliste français »

Philippe Pujas