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CORNEILLE DANS LES PAS DE GAUGUIN A PONT-AVEN

mercredi 5 février 2020

Après Cobra en 2018, le musée de Pont-Aven consacre une exposition à un des peintres fondateurs de ce groupe venu du nord qui bouscula la peinture au début des années cinquante du siècle dernier : Corneille. La bande comprenait avec lui, notamment, Karel Appel et Asger Jorn. Ces jeunes gens, au sortir d’une guerre qui les avait étouffés, faisaient éclater les formes et les couleurs, puisant entre autres dans l’art populaire et les formes enfantines une peinture d’une liberté absolue.

Dans la période Cobra, Corneille donna au mouvement quelques-unes de ses plus belles peintures. Ce sont cette période et celle qui lui succède, jusqu’à la fin des années soixante, que privilégie l’exposition ; c’est le Corneille aujourd’hui le moins en vue. On voit peu cette peinture-là, et la critique a donné de Corneille l’image d’un peintre facile et complaisant. La critique aurait dû y regarder de plus près. Ce que l’exposition de Pont-Aven révèle clairement, c’est la totale continuité de l’œuvre de Corneille, le passage logique de la période abstraite à sa nouvelle période figurative. Le saut ressemble à la solution d’un problème. La peinture de Corneille tournait alors en rond, cherchait une issue. Ce fut le retour à la figuration qu’il trouva, conservant sa gamme chromatique, partant des structures de sa dernière abstraction, mais se libérant pour une nouvelle aventure. De plus en plus colorée, sa peinture laissa libre cours à la nature sensuelle qu’il voulait exprimer. Les femmes, les oiseaux, les chats peuplèrent un univers d’îles tropicales rêvées. Corneille connut le succès commercial, et la critique prit ses pincettes pour écrire sur lui, quand elle ne l’ignorait pas. C’est que la critique n’aime pas le bonheur, qui parfois, il est vrai, incline à la paresse, à la nonchalance, et à la frivolité.

Ces nouvelles années figuratives, qui ont conduit Corneille au succès commercial, sont peu représentées dans l’exposition. Ce sont elles, pourtant, qui justifieraient le plus le rapprochement que le commissaire scientifique de l’exposition, Victor Vannosten, fait avec Gauguin. Le peintre que Corneille admira le plus n’est pas Gauguin, c’est Van Gogh. Il admirait tellement son compatriote hollandais qu’il a voulu se faire enterrer près de lui, et qu’il repose à quelques pas de lui au cimetière d’Auvers-sur-Oise. Mais le rapprochement avec Gauguin n’est pas mal venu. Passons sur le fait que Corneille a fait plusieurs séjours en Bretagne, dont Pont-Aven. Les séjours qu’il a faits à Majorque ne sont pas dus seulement à son admiration, du reste réelle, pour Miro. Plus solide : le commissaire souligne des voisinages : la couleur, les aplats, et, aussi, la proximité d’inspiration entre les deux artistes. Corneille aima les voyages, se passionna pour l’art africain et tous ceux qu’on appelle aujourd’hui premiers, dont il fut un grand collectionneur, et qui compta dans son inspiration. Son paysage mental se rapproche du paysage physique de Gauguin, il y a chez lui des nus qui rappellent ceux de Gauguin. Le Corneille le plus proche de Gauguin est celui des voyages et des rêves d’exotisme. On devrait ajouter qu’un autre trait les rapproche : l’un et l’autre sont poètes. Le Gauguin qui part et qui écrit Noa Noa l’est incontestablement, Corneille aussi, qui écrivit quelques poèmes, et révéla notamment dans un très joli petit livre, Le Journal de la tour, une écriture foncièrement poétique*. C’est cette nature poétique qui s’exprime dans une peinture débordante d’images colorées. Corneille est mort en septembre 2010, et cette exposition lui rend donc hommage pour le dixième anniversaire de ce décès. Dix ans, c’est une bonne durée, déjà, pour voir une œuvre dans son développement et dans son langage propre. Ce qu’on voit à Pont-Aven est une pierre utile.

*un exemple : « Richesse soudaine de la tour, la nuit. Grande dame des siècles passés la tour marche somptueusement vêtue de moire et paraît parée de gros bijoux ronds jetant leurs feux d’or ».

Corneille, un COBRA dans le sillage de Gauguin Musée de Pont-Aven (Finistère)

Jusqu’au 20 septembre 2020

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