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MASSON A CERET, CENT ANS APRES

mardi 16 juillet 2019

André Masson arrive à Céret en 1919, il y a donc exactement un siècle, avec son ami Maurice Loutreuil. Céret, c’est le sud, une atmosphère qui l’aidera à oublier les traumatismes de la guerre, et une petite ville aimée des peintres. Picasso et Braque y ont, juste avant la guerre, approfondi le cubisme, et quand Masson et Loutreuil s’y installent, Soutine s’acharne à en déformer les paysages.

Le musée d’art moderne de Céret a la bonne idée de célébrer ce centenaire par une exposition qui couvre la totalité de l’œuvre peint de Masson, de sa période cérétane à sa mort à Paris en 1987, et un aperçu de sa remarquable bien que rare sculpture.

Masson est un peu délaissé aujourd’hui, et il est heureux que ce soit Céret qui organise cette exposition qui le rappelle au souvenir de tous. C’est que Céret, en même temps que le commencement, offre déjà la clef qui aide à cheminer dans sa peinture, et c’est cette lecture-là que proposent les deux commissaires de l’exposition, Nathalie Galissot, directrice du musée de Céret, et Jean-Michel Bouhours.

En 1919, Masson a vingt-trois ans. Il a étudié les beaux-arts à Paris, où il a connu son ami Loutreuil, mais il a été vite absorbé par le conflit, où il a été blessé. Quand les deux jeunes hommes arrivent à Céret, ils sont, si on peut dire, tout neufs. Ils ont en tête la peinture de Cézanne, et c’est en cézannien que Masson fera ses premiers paysages cérétans. Mais on voit vite que le jeune peintre va tirer Cézanne vers des formes inspirées du cubisme, dont Céret a été le grand incubateur avec Braque et Picasso juste avant la guerre, et on s’aperçoit aussi qu’il n’est pas indifférent à ce que Soutine produit à Céret au moment où Loutreuil et lui y arrivent. Mais, déjà, on perçoit ce qui toute sa vie fera sa force : il n’imite pas, il digère. Il voit les autres, comprend les ressources qu’il peut en tirer, et les traduit à sa manière : on voit les influences, on voit qu’il en fait des matériaux pour progresser et inventer son propre langage.

Il reste peu à Céret, y produit assez peu - mais ce sont de très beaux paysages, y rencontre sa première épouse, et revient à Paris. La période surréaliste va pouvoir commencer. A qui a du talent les dieux sont favorables, et ils viennent à sa rencontre. Un de ses tableaux, Les quatre éléments, est remarqué par André Breton qui désire le connaître, et le voilà embarqué dans la grande aventure de ces années vingt. Il s’établit rue Blomet, et il y a pour voisin Miro, dont il devient ami et dont on retrouve des traces chez lui. Il y a aussi dans son entourage proche Georges Bataille et Michel Leiris, ce qui indique une propension forte à la curiosité intellectuelle. Le rêve entre dans sa peinture, mais il le soumet à sa propre écriture. Il ne s’incrustera pas dans le système. Assez vite, il s’éloigne du surréalisme pur Breton, dont, là encore, il a pris sa part mais qu’il a soumis à sa propre évolution. Il part en 1936 en Espagne. Il y encourage la jeune république et donne une production forte où la couleur locale (taureaux et don Quichotte) ne fait pas obstacle à la vigueur du trait et à la force singulière de la couleur. Mais vite, les temps redeviennent tragiques, en Espagne puis dans le reste de l’Europe. Masson va chercher la paix en Amérique, en Martinique d’abord puis aux Etats-Unis. Il s’ouvrira à New-York aux toiles de grande dimension, et se fera lui-même passeur : sa peinture d’alors entame une manière de préfiguration du dripping. Le voilà précurseur de l’expressionnisme abstrait qui fera les régals de New-York et se répandra partout à la faveur de la domination culturelle américaine sur le monde. Jusqu’à sa mort, il renouvellera les formes de son art, allant puiser un moment dans la peinture et la philosophie chinoises.

Les deux commissaires de l’exposition veulent voir chez Masson « une mythologie de l’être et de la nature ». Et sans doute cela est-il vrai. Il y a dans ses tableaux de belles mantes religieuses, des coqs et des moissonneurs, et l’expression d’une pensée. Mais ce qu’on voit, surtout, c’est une peinture que la pensée, pour forte qu’elle soit, n’écrase pas. Une peinture parmi les plus solidement affirmées de son siècle, faisant sans cesse évoluer son expression, mais toujours reconnaissable dans sa singularité. Une singularité dont il faut croire qu’elle n’est pas facile, tant l’œuvre de Masson est aujourd’hui délaissée. Deux signes de cet oubli relatif : d’une part, à côté de l’importante contribution du musée national d’art moderne, il y a dans l’exposition de nombreux prêts privés, signe que les collectionneurs sont heureux de ce moment de faveur ; d’autre part, le musée de Céret n’a pas trouvé de musée ou d’institution partenaire pour faire voyager l’exposition. Nous sommes déjà loin du temps où Malraux commandait à l’artiste le plafond de l’Odéon, comme il confiait à Chagall celui de l’Opéra.

Le musée de Céret prend donc, à l’aune de ce que sont les musées aujourd’hui, un risque : les 50 000 visiteurs de l’exposition Dali il y a deux ans seront-ils atteints. On le souhaite. Mais la vraie question, pour les collectivités qui le financent, est celle-ci : l’objectif est-il de toujours battre des records de fréquentation ? Sans doute faut-il tendre à attirer le plus de visiteurs possible, mais le rayonnement d’une institution se mesure aussi par d’autres critères. Rappeler que, pour Masson, tout a commencé à Céret, que la Catalogne a marqué sa vie, est une pierre à l’édifice qu’est la construction de l’image de la ville. Ce ne peut être que dans cet esprit que doit se poursuivre la politique du musée, promis à un agrandissement dont les travaux sont prévus pour la fin de l’année prochaine. L’exposition Miro annoncée pour l’été 2020, le premier après l’extension souligne la place originale de Céret qui, entre France et Espagne, tire encore les bénéfices du siècle d’or qu’a été le vingtième siècle pour les arts plastiques en Catalogne, de Barcelone à Céret en passant par Collioure et Cadaques, de Picasso à Tapies dont deux fresques accueillent le visiteur à l’entrée du musée.

Le musée d’art moderne de Céret est géré par un EPCC (établissement public de coopération culturelle) qui réunit la Région Occitanie, le Département des Pyrénées-Orientales et la Ville de Céret. Créé par un peintre, Pierre Brune, le musée a été agrandi en 1993 par l’architecte barcelonais Jaume Freixa. La nouvelle extension a été confiée à Pierre-Louis Faloci.

André Masson, une mythologie de l’être et de la nature

Jusqu’au 27 octobre

Céret (Pyr.Or.) Musée d’art moderne

Illustr. :

Rue de Céret, 1919 Huile sur toile, 92 x 65 cm. Musée d’art moderne de Céret Photo Robin Townsend © Adagp, Paris 2019