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XXL A CAEN : L’ESTAMPE, LA GRANDE

mercredi 5 juin 2019

XXL estampes monumentales contemporaines : le titre de l’exposition que présente le Musée des beaux-arts de Caen dit bien son objet, montrer des estampes de grande dimension. Le musée a des titres pour organiser une telle exposition. Sa collection d’estampes est l’une des plus notables de France, forte de la donation de quelque 50 000 pièces faite au XIXè siècle par le libraire et éditeur caennais Pierre-Bernard Mancel et enrichie par des acquisitions : on s’est appuyé sur ce fonds pour développer une collection d’estampes contemporaines, explique Caroline Joubert, conservateur en chef au musée et commissaire de cette nouvelle exposition.

L’exposition voit grand. Elle voit grand, bien sûr, par les formats présentés, qui vont jusqu’à une dimension totale de 900 x 300 cm pour la pièce la plus volumineuse, une œuvre de l’Espagnol José Maria Sicilia, lithographie sur 84 carreaux de plâtre. Elle voit grand, aussi, parce la claire intention de mettre en avant une forme qui a du mal à avoir ses lettres de prestige, parce que le multiple plait moins que l’œuvre unique. Alors, preuves à l’appui, l’exposition veut démontrer que l’estampe est un art majeur, porté lui aussi par le goût de la recherche et la créativité. Une créativité, pour ce qui concerne les formats monumentaux, qui doit beaucoup à la scène américaine, dont l’influence a été décisive ces cinquante dernières années. Non pas que les Etats-Unis aient tout inventé. La France, pour ne parler que d’elle, avait beaucoup donné à l’estampe de grande taille avec les affiches de la Belle Epoque, par exemple. Mais les années soixante du XXè siècle, qui ont assis la suprématie américaine sur l’art, notamment par ses formats, ne pouvaient pas laisser l’estampe à l’écart.

A cet effet, Caroline Joubert a choisi de croiser les approches : par les artistes, par les collections et les galeries éditrices (Maeght, Lelong), par les techniques. De grandes collections sont présentes, dont celle de la BnF, la plus importante de France avec près de 3500 références pour les œuvres qui dépassent le format 120 x 160 cm ; certes la BnF bénéficie du dépôt légal, mais elle a eu aussi une politique d’acquisition dès les années 70, se portant sur les têtes d’affiche américaines et allemandes. Et on lit avec intérêt, dans le catalogue de l’exposition, ce que plaident en 1983 les conservateurs de la BN pour défendre l’achat d’une œuvre de Jörg Immendorff : « les estampes d’Immendorff, par leur taille, par leur rareté (épreuve unique ou tirée à deux exemplaires) et par leur procédé d’impression, ne peuvent se comparer qu’avec les tableaux d’autres artistes ».

L’exposition met en évidence la manière qu’a l’estampe contemporaine de jouer avec ses limites. Sa qualité la plus évidente était d’être multiple, c’est-à-dire de pouvoir être produite en quantité : voilà que des artistes, comme le relève la BN dès 1983, choisissent la toute petite quantité (six exemplaires pour Baselitz et Christiane Baumgartner, trois pour Patrick Gaber, deux pour Cristina Iglesias), voire l’exemplaire unique pour James Brown, Jean-Michel Othoniel, José Maria Sicilia, ou Gunther Damisch. Les autres tirages présentés, si l’on excepte une sérigraphie de Luciano tirée à 120 exemplaires, font partie de séries qui ne vont pas au-delà de soixante (Frank Stella) et se situent entre douze et quarante exemplaires. Une manière, au-delà des difficultés techniques, d’organiser la rareté.

En évidence, aussi, dans l’exposition, le jeu avec les techniques. Elles se mélangent, sont détournées, subissent des ajouts inattendus, comme l’empreinte du corps d’Antony Gormley ou du manteau de Jannis Kounellis . Ou encore ceux du papier peint et, maintenant, de l’image numérique (David Hockney).

Aucune de ces expériences ne serait possible sans la présence aux côtés des artistes d’imprimeurs ayant eux-mêmes le goût de la création. Comme Franck Bordas, qui a accompagné James Brown, Jean-Charles Blais et Gilles Aillaud, et Michael Woolworth. Très représenté dans l’exposition, avide d’expériences, celui-ci avance, dans le catalogue de l’exposition, que l’ambiance de créativité dans laquelle les artistes le font vivre « est magnifiée par l’échelle monumentale ». On comprend dès lors qu’il ne soit pas rassasié : il avoue (élaborer) « des projets encore plus ambitieux ».

La leçon du brouillage généralisé est retenue par les jeunes : invités à travailler en marge de l’exposition, neuf étudiantes de l’école supérieure d’arts et médias de Caen/Cherbourg exposent non pas les gravures, mais les matrices de bois gravé. L’estampe n’a pas fini de surprendre…

Jusqu’au 15 septembre

Caen Musée des beaux-arts

Catalogue Editions Lenart 128 pages 29 euros

Illustr. :

1. Tapiès Gran triptic, 1990 Eau-forte, aquatinte, vernis mou et sérigraphie sur papier vélin d’Arches 197,5 x 294 cm - Édition à 30 ex © Antoni Tàpies, ADAGP, Paris, 2019 – Galerie Lelong & Co.

2. Cristina Iglesias Sans titre (Triptyque I), 2003 3 panneaux de cuivre de 250 x 100 cm chacun, ensemble 250 x 300 cm Sérigraphie sur cuivre. Édition à 2 ex © Cristina Iglesias, Vegap, Madrid, 2019 – Ville de Grenoble/Musée de Grenoble – J.-L. Lacroix

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