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LE CRAN FRAPPE EN SORBONNE

PAR Philippe Pujas
mercredi 27 mars 2019

Le CRAN (autoproclamé Conseil représentatif des associations noires) appelle ça une victoire. C’est en effet un beau fait d’armes ; avec l’aide de quelques groupuscules identitaristes, il a empêché par la force à la Sorbonne le 25 mars la représentation d’une pièce d’Eschyle, Les suppliantes, parce que le metteur en scène, Philippe Brunet, prétendait recouvrir les visages de certains comédiens de masques noirs, les autres ayant des masques blancs. Tradition grecque, plaidait Philippe Brunet. Pour le CRAN, il s’agissait d’un cas manifeste de « blackface » (le nom dit bien l’origine américaine du mot), « pratique issue de l’esclavage colonial, qui consiste pour une personne blanche à se grimer en noir ». Que dans ce cas l’accusation soit au-delà du grotesque, c’est évident pour tout le monde, sauf pour le CRAN et ses amis, qui ont d’abord appelé au boycott avant de venir faire leur coup de force et empêcher les comédiens de jouer. Telle est donc leur douteuse victoire.

Sorbonne Université a bien entendu dénoncé les faits avec vigueur, avançant que « empêcher, par la force et l’injure, la représentation d’une pièce de théâtre est une atteinte très grave, et totalement injustifiée, à la liberté de création. C’est aussi un procès d’intention et un contre-sens total contre lesquels Sorbonne Université s’élève avec la plus grande fermeté ». Et le communiqué de Sorbonne Université ajoute notamment : « L’Université apporte son soutien plein et entier au metteur en scène de cette pièce, aux actrices et aux acteurs et à toutes les personnes impliquées dans l’organisation de cette manifestation ». Et conclut en indiquant qu’elle « étudie toutes les possibilités pour que cette pièce puisse être jouée dans des condition sereines ».

La ministre des universités et le ministre de la culture, dans un communiqué commun, pour leur part « condamnent fermement cette atteinte sans précédent à la liberté d’expression et de création dans l’espace universitaire, qui est contraire à toutes les valeurs académiques et aux principes républicains. Ils soulignent également que les accusations portées à l’encontre de cette pièce par ce groupe de perturbateurs sont incompréhensibles : Les Suppliantes est une œuvre qui porte en son cœur la notion de dépassement des conflits. En ayant empêché cette pièce d’être jouée au nom d’une idéologie militante, ces perturbateurs fond le jeu de la discrimination et de l’exclusion qu’ils prétendent combattre. » Ils annoncent qu’une prochaine représentation aura lieu dans les prochaines semaines, en accord avec le metteur en scène, et que cette représentation aura lieu dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.

C’est évidemment la meilleure réponse à apporter à l’obscurantisme et à la bêtise, avec celle qu’a donnée le metteur en scène lui-même : « Le théâtre est le lieu de la métamorphose, pas le refuge des identités ».

Philippe Pujas