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PICASSO BLEU ET ROSE, LA JEUNESSE D’UN GENIE

vendredi 21 septembre 2018

Picasso bleu, Picasso rose : l’exposition qui vient de s’ouvrir au musée d’Orsay est appelée à un grand succès. C’est qu’il s’agit de Picasso, qui ne cesse de fasciner et d’attirer les foules, et du Picasso le plus ancien, le plus accessible pense-t-on, celui dont certains peuvent avouer la nostalgie : et si c’était la meilleure période du maître ? Voilà qu’on peut juger sur pièces, et c’est la dernière raison du succès attendu, avec des œuvres majeures de cette période, de celles qui illustrent les ouvrages consacrés à l’histoire de la peinture, comme « La vie », « Acrobate à la boule »(illustr.1) ou « famille de saltimbanques avec un singe » (illustr.2), ou « Jeune graçon conduisant un cheval ».

Ce rassemblement est exceptionnel, les œuvres venant du monde entier, notamment des Etats-Unis. Pourquoi les Etats-Unis ? A vingt ans à peine, Picasso, peintre espagnol qui vient tâter de l’atmosphère parisienne, est présenté au marchand le plus en vue de l’époque, Ambroise Vollard. Soutenu par le critique Gustave Coquiot, épaté par le talent du jeune homme, Ambroise Vollard lui consacre une exposition, saluée par une critique avisée , mais qui n’eut pourtant, rapporte le marchand lui-même, aucun succès. C’est dans une autre galerie, chez Sagot, que les Stein achètent les Picasso bleus et roses. Mais la France ignore ce jeune artiste. Et notamment, donc, l’avis de Gustave Coquiot, qui prédisait que « demain on fera fête aux œuvres de Pablo Picasso ». Justement, il y a dans l’exposition un portrait de Gustave Coquiot par Picasso (illustr.3), et il se trouve que ce portrait est le premier Picasso entré dans les collections nationales. C’était en 1933 seulement, et parce que ce fut un don de la veuve du critique, et non pas, comme l’indique faussement le cartel de l’exposition, par achat de l’Etat.

Ce Picasso des débuts, compris d’acheteurs américains, allemands ou russes, fait aujourd’hui l’unanimité. On y admire la maîtrise remarquable du dessin, de la couleur et de la lumière dont fait preuve le jeune artiste, son audace, l’évidence de son génie. L’exposition a le mérite de situer ce moment dans la continuité des premières œuvres du peintre, de son adolescence barcelonaise déjà époustouflante de talent à ses découvertes gourmandes de Paris. Paris où il se frotte à l’œuvre de Toulouse-Lautrec, de Van Gogh et de Cézanne, où il est de ceux qui arpentent avec fascination et profit les galeries de la rue Laffitte, où il tire des uns et des autres de quoi devenir lui-même, apprenant vite, trouvant sa propre modernité dans ces exemples stimulants.

La période bleue, la période rose suivent cette profitable digestion, après un passage par des moments aux couleurs presque fauves. Que l’arrivée du bleu soit due au suicide de son ami Casagemas et traduise la fin de l’insouciance heureuse, comme l’a dit Picasso lui-même, peut-être. Mais on ne peut que rappeler, alors, ce que Picasso avait dit un jour à Ambroise Vollard, qu’il peignait pour la joie de peindre. La période bleue de Picasso abonde en scènes paisibles, et où la principale leçon est d’ordre strictement pictural : comment faire, après l’explosion des couleurs, avec un langage plus limité ? Ce temps du reste se poursuivra avec le rose. Retour à une vie plus gaie, avec des amours heureuses ? ou bien exploration de nouveaux tons, selon le même principe d’une palette limitée ? Allez savoir… Alors que, déjà, les formes elles-mêmes y changent, s’y géométrisent, y perdent leurs courbes. Les visages semblables à des masques apparaissent, et nous voilà en 1906. Picasso est mûr pour la révolution qui viendra un an plus tard : les Demoiselles d’Avignon.

Paris musée d’Orsay jusqu’au 6 janvier 2019.

Avec l’exposition, nombreuses manifestations et animations, dont, les 29 et 30 novembre, un colloque intitulé : « Dans l’œil de Picasso. Retour aux sources des périodes bleue(s) et rose(s).

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