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L’EUROPE DE LA HONTE

PAR Philippe Pujas
samedi 31 mars 2018

Cette Europe est une honte : c’est l’un des slogans des Catalans qui manifestaient à Barcelone après l’incarcération en Allemagne de l’ancien président de la Generalitat et leader indépendandiste Carles Puigdemont. Cette « Europe de la honte », c’est celle qui, comme un seul homme, soutient la répression espagnole contre des élus et des militants associatifs emprisonnés depuis des mois sans procès, et permet à l’Espagne de pourchasser d’autres élus sur tout le territoire européen.

L’aspiration catalane à l’indépendance s’est exprimée dans les urnes. Rajoy, le Premier ministre espagnol, qui poursuit les Catalans d’une haine tenace, a perdu la partie qu’il espérait gagner en provoquant de nouvelles élections régionales. Ces élections l’ont désavoué : la majorité indépendantiste a été confirmée, et la géographie électorale montrait que l’indépendantisme était majoritaire sur la quasi-totalité du territoire catalan. Une démocratie aurait conclu qu’il fallait se mettre autour d’une table et discuter. L’Espagne de Mariano Rajoy et de Felipe VI fait le contraire : elle accentue la répression et bloque le processus de nomination du nouvel exécutif catalan en jetant en prison d’autres élus, dont le nouveau président désigné.

Dans ce comportement qui attente ouvertement à la démocratie, le pouvoir espagnol est encouragé par la France et l’Allemagne. La France a à maintes reprises affirmé son soutien, l’Allemagne joue les amis zélés en incarcérant Carles Puigdemont. La Commission européenne, qui vient de se déconsidérer en choisissant hors de toute procédure légale son secrétaire général, avance bien sûr l’illégalité du mouvement catalan. Il faut aller jusqu’à l’ONU pour voir s’exprimer la réprobation contre la répression espagnole.

Voilà cette « Europe de la honte », qui déçoit tellement les Catalans. De tous les habitants de la Péninsule ibérique, les Catalans étaient les plus Européens. Cela tient à l’histoire comme à la géographie. L’une et l’autre lui ont donné une place particulière, ouverte sur le monde, industrielle, créative, méfiante à l’égard des régimes monarchiques, dernier îlot de résistance au franquisme. La majorité catalane d’aujourd’hui ne rêve pas d’une monarchie catalane mais d’une République. Elle est le contraire du conservatisme rance qui règne à Madrid. L’Europe préfère ce conservatisme rance et répressif.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans les dernières années du franquisme, la Catalogne rêvait d’une Europe des régions. Elle a cru son rêve réalisable quand, Franco disparu, la Commission européenne, qui donnait à cette époque l’impulsion à la politique européenne, a encouragé les régions contre les Etats : une Europe intégrée ouvrait la porte à des régions-nations à la fois elles-mêmes et européennes. Aujourd’hui, l’Europe a affaibli les Etats mais n’a pas construit l’Europe, et elle laisse des orphelins qu’elle préfère ne pas voir. Les Catalans ont semble-t-il manqué quelques séquences du film. On les leur passe en accéléré. Ils apprennent vite, comme les autres, la désillusion mais, comme beaucoup d’autres, ils continuent à aspirer à une autre Europe, plus unie et plus démocratique.

Philippe Pujas