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CUMHURIYET

PAR Philippe Pujas
dimanche 20 novembre 2016

Cumhuriyet est un grand quotidien turc, né en 1924, et resté fidèle à ses engagements laïques nés avec le kémalisme. Il s’oppose frontalement, avec un courage admirable, à Recep Erdogan et à sa politique, dont on sait qu’elle a pris depuis l’échec du putsch de juillet dernier un tour répressif qui dépasse l’entendement. Son directeur, ne peut plus le diriger : il a été arrêté à sa descente d’avion, venant d’Allemagne, le 11 novembre. Son rédacteur en chef, Murat Sabumcu, ne peut plus animer sa rédaction : il a été arrêté à la fin du mois dernier avec plusieurs autres journalistes du titre. Aujourd’hui, Cumhuriyet résiste, et sa résistance force le respect.

L’acharnement contre ce titre n’est malheureusement qu’un épisode dans la répression gigantesque qui s’est abattue sur le pays. Selon l’association des journalistes turcs, 170 organes de presse ont été fermés, plus de cent journalistes sont en prison, et 2500 sont empêchés de travailler. Et on sait que les journalistes ne sont qu’une petite partie de ceux sur lesquels s’abat la fièvre répressive, qui touche des fonctionnaires, des militaires, des juges, des milliers de personnes accusées de complot. Ici même, nous avons dénoncé l’emprisonnement de la romancière Asli Erdogan, incarcérée depuis le 16 août, et contre qui le parquet d’Istanbul vient de requérir la réclusion à perpétuité. Depuis sa prison, elle a lancé au début du mois un « appel d’urgence » à l’Europe. L’Europe fait silence, un silence lourd et coupable.

Il est vrai que l’Europe, à l’égard de la Turquie, fait avec constance ce qu’il ne faut pas faire. Elle semble aujourd’hui prise de sidération devant le président-despote, faisant mine de découvrir des tendances anti-démocratiques nouvelles. Cela fait pourtant des années que la répression a commencé, que des journalistes sont persécutés, ce que signalaient certaines organisations, comme l’association internationale d’écrivains PEN Club. L’Europe ne voulait pas voir.

Elle n’avait pas vu, non plus, que la constance avec laquelle elle avait joué un double jeu sur la question de l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne allait nécessairement produire des effets désastreux. Ces effets désastreux sont là aujourd’hui. A l’Europe de voir comment elle peut le mieux assumer ses responsabilités dans la catastrophe. Et aux citoyens européens de manifester leur solidarité, en secouant les États et l’Union honteusement silencieux, en affirmant leur soutien aux Turcs emprisonnés, et à tous ceux qui sont privés de leurs droits et victimes de l’arbitraire.

Philippe Pujas