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C’EST LE PRINTEMPS

PAR JACQUES BERTIN
mercredi 30 mars 2016

Je n’ai pas vu, pas encore, le film dont on parle : The revenant - avec Di Caprio. J’ai bien l’intention d’aller dès que possible y perdre mon temps, ayant été alerté par plusieurs amis québécois. Ceux-ci protestent dans leurs journaux, leurs médias : les méchants voyous canadiens-français qui, dans ce film, sillonnent la forêt en tuant les Indiens, c’est une contre-vérité historique ! Le peuple québécois se sent insulté. Car, le fait est reconnu, les anciens coureurs des bois ne furent jamais des massacreurs. Au contraire ! Ils pratiquaient la traite des fourrures avec les Indiens – et épousaient leurs femmes, souvent. J’ai déjà vanté ici plusieurs livres remarquables sur ce sujet (1). De nombreux exemples historiques, en revanche, montrent que ceux du sud, parlant anglais, ne lésinaient pas au massacre, eux. En voici un : la tuerie du Fort Whoop-up, dans l’Ouest, où des trafiquants venus des Etats-Unis, ayant commercé (alcool etc.) avec des Indiens, revinrent à la nuit pour les tuer et récupérer la marchandise. C’est à la suite de cette affaire que le Premier ministre du Canada, Macdonald, en 1873, créa la fameuse « Police montée »…

En France il est vrai, on a coutume de ne pas s’intéresser à l’histoire du Canada ; et coutume aussi de confondre l’histoire des Etats-Unis et celle de toute l’Amérique du nord… L’indifférence de la classe cultivée française pour le Canada français, j’en ai déjà parlé plusieurs fois ici. La fureur des Québécois ne fera donc pas de bruit...

Et puisque me voilà à nouveau chez les cousins, je reprends sur l’étagère le célèbre Speak White ! Événement mythique du Québec ! A tous les Français assoiffés d’anglouilleries : intéressez-vous donc à ce texte de Michèle Lalonde (vous le trouverez aisément sur internet). Un soir, en mai 1968, au Gésù, théâtre montréalais, Michelle Rossignol le dit et fait un triomphe. Le jour même, il devient historique. « Speak white ! », c’était l’apostrophe que les anglophones canadiens lançaient aux francophones, pendant la guerre : - Parlez blanc ! Parlez civilisé ! Autrement dit : décidez-vous donc à parler anglais ! On entendait là tout le mépris des dominants. Lalonde en fait le sujet de sa colère. En gros : on est des pauvres, des vaincus, mais vous ne nous aurez pas.

Ce pays, le Québec, dans la constance de son refus paisible (depuis 1760 et la conquête par les Anglais), devrait être l’objet de l’admiration des élites intellectuelles françaises. Mais non. Ce thème a toujours été trop opposé aux caprices de l’intelligeoisie qui nous gouverne et dont le désir de disparaître comme nation est une constante depuis un demi-siècle, avec la veulerie à l’égard de l’anglouille.

Chez nous, la haine de soi est 68tarde et d’origine gaucho. Je vous invite à méditer cette citation ramassée dans le journal Libération, il y a 35 ans : « Vouloir impérieusement chanter dans sa propre langue, en Europe, au moins, est renforcer le message, le poids du sens, l’enracinement des références, contre la musicalité des mots qu’on comprend à peine. Vouloir chanter national, c’est se préparer idéologiquement à la guerre. » (Guy Hocquenghem – Libération, 3 décembre 1981.) Donc vous avez compris : dès cette époque, vouloir parler sa langue, c’est être méchant (ringard, populiste, réac…).

Pourquoi écrit-il : « en Europe, au moins » ? Probablement parce que les autres continents sont supposés des paradis où nous, Européens avons mis le feu et le sang ; et ils ont le droit de défendre leur existence, les malheureux, c’est pas pareil… A part ceux-là, il y a les anglos ; et eux sont hors-concours...

Soulignons enfin le rôle social attribué par ce crétin à la chanson : surtout pas de message ! Outre le mépris pour l’art de la chanson, art fondamental de toutes les cultures, il y a là un refus affirmé du sens qui est ahurissant.

Allez, on ne va pas en faire un beurre mou...

Chanson ? Puisque nous en parlons… Quelle est la nouveauté dans la vie culturelle, en France, ces dernières années ? Un fait qui aura certainement échappé aux spécialistes de la vie culturelle. C’est la création de salles de chanson à domicile. Dans les granges et les garages, les gens mettent 50 à 70 personnes pour accueillir des chanteurs. Ca se multiplie. Les privés font ce que la grosse Scène publique de la ville ne fait pas, tout simplement… La chanson (« chanson française », comme on dit pour montrer son mépris) vit comme ça. Une forme de clandestinité… On se prépare idéologiquement à la guerre, hein...

En finissant, je resterai dans la Chanson. Hommage à mon ami Gil Pressnitzer, fondateur de la salle Nougaro, à Toulouse, salle qui fut inventée dans le giron du Comité d’entreprise de l’Aérospatiale. Fondu de poésie, d’art et de chanson. Décédé en novembre.

Et hommage à Jacques Charpentreau, décédé le 8 mars, auteur de livres célèbres sur, justement, les chansons de France. Homme libre et homme de foi. Poète, il était le meneur d’une revue (Le coin de table) et de la « Maison de poésie », qui s’opposaient frontalement - et courageusement - à l’esthétique désastreuse de la poésie française « contemporaine », laquelle, chacun le sait, a chassé tous les lecteurs - mais aucun grand journal littéraire ne s’en est encore aperçu. Soit dit puisqu’on est dans le « Printemps de la poésie »...

Soit dit encore, ce Printemps fera des fleurs lorsque les poètes seront capables de se remettre à réfléchir sur l’esthétique ; et seront assez rebelles pour se rebeller contre la règle mortifère. En avant les amis ! C’est le printemps, non ?

JB

(1) Quatre livres magnifiques déjà vantés dans ces chroniques. Mais il n’est pas mal de rappeler aux Français (tous les trois ou quatre ans), qu’ils furent les découvreurs – et pas les massacreurs - de l’Amérique du nord. Le Middle ground – Richard White, Anacharsis. Le pays renversé - Denys Delage, Boréal-Seuil. Les Indiens blancs – Philippe Jacquin, Payot. Les Indiens, la fourrure et les blancs - Bruce Trigger, Boréal-Seuil.